Merci mère-grand

Vendredi soir, j’étais de très mauvaise humeur. J’ai passé trois plombes à la poste, avec le genre de queue infernale où il y a 17 personnes devant toi, dont la dame qui veut envoyer des médicaments à sa fille aux US mais du coup il faut vérifier si ça passera la douane, le monsieur qui a 21 bordereaux d’envoi différents à faire enregistrer, etc, etc, et quand toi tu arrives enfin à la caisse 25 minutes plus tard, il n’y a plus personne derrière toi.

J’ai pris le train pour aller chez mes parents qui habitent en banlieue, et évidemment il y avait des difficultés de circulation blablabla, 20 minutes dans les dents. J’arrive à la gare pour prendre le bus, et là, le chauffeur m’a fermé les portes au nez, a avancé son bus d’un mètre, s’est arrêté aussi sec parce qu’une voiture manœuvrait devant, et m’a regardé en secouant la tête ostensiblement quand j’ai toqué à la porte pour me signifier qu’il allait appliquer le règlement à la lettre, il avait quitté l’arrêt et ne m’ouvrirait donc pas, bien qu’il ait fait un mètre. J’ai failli coller des coups de pied de rage dans ses pneus.

J’ai respiré à fond parce qu’il y avait un autre bus six minutes après. En moins de vingt mètres, ledit bus a trouvé le moyen d’arracher le rétroviseur d’un autre bus. Arrêt, dispute des chauffeurs, appel du central, concert de klaxons, gens qui râlent bien fort. Là, j’ai failli descendre du bus et coller un coup de boule aux deux chauffeurs.

La vérité, c’est que j’étais vraiment de très très mauvaise humeur parce qu’on partait le lendemain tôt chez ma grand-mère. Il se trouve qu’elle est atteinte depuis plusieurs années de ce que la médecine appelle pudiquement une « maladie neuro-dégénérative ». Ça veut dire qu’à chaque fois que je vais la voir, au lieu de ma mère-grand qui avait une patate d’enfer et avec qui je me marrais bien, je retrouve une toute petite dame toute recroquevillée dans son fauteuil roulant dont elle ne sort plus, qui ce jour-là ne saura peut-être pas qui je suis, à qui il faudra peut-être donner son dîner à la cuillère parce qu’elle ne peut plus tenir son couvert toute seule. Des fois ça va à peu près. Des fois non. Vraiment pas.

Alors oui, j’y retourne à chaque fois avec la rage au ventre. Mes deux grand-mères sont dans cet état, et je trouve ça dégueulasse. Mais j’y retourne quand même, parce que mes grands-mères, elles m’ont probablement aidée à mettre ma cuillère dans ma bouche quand je ne savais même pas encore comment ça fonctionnait, ni même dire le mot cuillère.

Vendredi soir, à 23h, on a rallumé la télé avec les informations qui tournaient sur les attentats à Paris. La mauvaise humeur, elle a fondu d’un coup. Le petit Cambodge, j’y ai déjà mangé en terrasse. Si je n’avais pas été chez mes parents parce qu’on partait chez mère-grand le lendemain, j’aurais pu dîner dans cette rue.

Samedi matin on a pris la voiture quand même, et le week-end a été très bizarre. On était en province, on n’a pas trop mis les informations à la télé, parce que les films trop agités perturbent ma grand-mère, et qu’on fait tout pour l’épargner au maximum afin qu’elle reste calme et reposée.

Je ne suis rentrée à Paris que dimanche soir. Je me disais que c’était dégueulasse, toujours, d’avoir une grand-mère dans cet état. Et qu’en même temps, il y avait des gens qui avaient vécu bien pire vendredi soir. Et que même si elle ne s’en est pas rendu compte, même si elle ne se rend plus compte de grand chose, ma grand-mère m’a protégée quand même de ce week-end de l’enfer à Paris. Qu’elle m’a épargné de tourner en rond chez moi à regarder en boucle les informations horribles, de guetter le moindre bruit de sirène de police et de flipper dans mon coin.

Parce que oui, ça me fout la trouille de me dire qu’il y a dehors des tarés prêts à tirer sur tout ce qui bouge. Mais ce week-end, j’ai gardé ma toute petite grand-mère, j’ai repensé à tout ce qu’elle a traversé dans sa vie, et je peux vous dire qu’elle en a vécu des vertes et des pas mûres. Je me suis dit qu’elle avait survécu quand même, qu’elle avait dû avoir la trouille souvent, et que pourtant elle était passé par-dessus tout ça, qu’elle avait vécu 80 longues années, fait des enfants, des petits-enfants, et que si elle avait baissé les bras et pleurniché comme j’avais envie de le faire, je ne serais peut-être pas là aujourd’hui pour écrire ce texte un peu long et confus.

Alors voilà. Oui, j’ai la trouille. Non, je vais pas arrêter de vivre. Merci mère-grand.

 

 

 

1 Comment on Merci mère-grand

  1. JA
    16 novembre 2015 at 22 h 09 min (2 années ago)

    Merci au petit chaperon rouge pour savoir encore apporter les galettes et un pot de beurre aux mères grands, même quand le grand méchant loup rode entre le petit Cambodge et le Bataclan.
    Garde ton moral pour envisager l’avenir en confiance et ton humour pour afficher un sourire au milieu des accidents de la vie.
    On appelle ça aussi la Foi et l’Espérance avec leur petite sœur la Charité pour s’occuper de ceux qui sont vraiment dans la panade.
    Ne pas oublier comme dans Mon nom est Personne : « Pipiiiou » … quoique ça fait drôlement du bien de parler aux autres!

    Dad

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